 Confrontée à une crise de gouvernance, la banque centrale doit restaurer sa crédibilité et améliorer sa gestion interne. Telle est la feuille de route de Lucas Abaga Nchama intaillé le 5 février.
Beac :La feuille de route du nouveau gouverneur
La cérémonie d’installation de Lucas Abaga Nchama, le 5 février, comme gouverneur de la banque centrale, a été l’occasion pour les membres du conseil ministériel de l’Umac de lui notifier sa feuille de route.
« La vigilance, la fermeté, l’équité et l’impartialité dans la défense des intérêts de la Beac, de son image de marque, de la stabilité de notre monnaie et de la qualité de la circulation fiduciaire doivent être vos maître mots », conseils du ministre centrafricain des Finances, Albert Besse, président du conseil ministériel de l’Union monétaire de l’Afrique centrale, à Lucas Abaga Nchama, le nouveau gouverneur de la Beac, lors de la cérémonie d’installation du 5 février.
Un conseil parmi d’autres, au regard de la « crise de gouvernance » qui, selon le ministre camerounais des Finances, a débouché sur le changement à la tête de l’organisme. L’air grave, le nouveau gouverneur, de nationalité équato-guinéenne, a reçu tous ces conseils sans ciller, à commencer par ceux d’Essimi Menye, le ministre de camerounais des Finances et hôte de la cérémonie. « Vous êtes un gouverneur en mission, qui aura pour principales tâches de restaurer la crédibilité de notre banque centrale et d’y instaurer un climat de confiance et de sérénité. Pour l’accomplissement de votre mission, votre feuille de route a déjà été tracée par les plus hautes autorités de la Cemac ».
Ménager toutes les susceptibilités
Il s’agit, outre le renforcement du rôle de la Commission bancaire de l’Afrique centrale, dont le gouverneur de la Beac est le président statutaire, de la mise en œuvre intégrale du plan d’action de la Beac déjà adopté, de la poursuite des audits des procédures comptables, de la gestion et du contrôle budgétaire de la Beac, et l’accélération des procédures judicaires et de recouvrement à l’encontre des auteurs de fraude et des détournements, dans le cadre de l’affaire du bureau extérieur de Paris, ou du placement en dépôt à terme indexé à la Société Générale à Paris. Enfin, il est instamment attendu de Lucas Abaga Nchama la modification des statuts de la Beac dans le sens de l’amélioration de l’efficacité de l’institution.
Ces attentes formulées par le ministre Essimi Menye à l’endroit du gouverneur de la Beac sont reprise par le ministre Albert Besse, qui leur donne plus de signification, rappelant au gouverneur entrant son devoir de restaurer la crédibilité de l’institution et d’asseoir un climat de sérénité à l’intérieur. Une crédibilité tachée par le scandale des détournements au bureau extérieur de Paris et les placements douteux. Au plan interne à la banque centrale, le climat a été pour ces dernières années par de multiples revendications, des coups bas, des lettres de dénonciation, et surtout une mauvaise collaboration notoire entre le gouverneur Andzembe et le vice gouverneur Rigobert Roger Andely, plus ancien dans la banque (lire ci-dessous). Il rappelle bien au gouverneur entrant que la Beac est une institution appartenant aux six États membres, comme pour lui dire qu’il devra ménager toutes les susceptibilités et toujours rester impartial dans la prise des décisions, qui devront passer la collégialité.
Veiller à la bonne coopération monétaire
Au nombre des outils d‘aide à la décision mis à sa disposition, le ministre centrafricain cite le plan d’action de la Beac élaboré avec le fonds monétaire international et adopté par le conseil d’administration, le 4e rapport du comité de pilotage, le plan stratégique d’entreprise de la Beac déjà adopté, qui vise à améliorer la gouvernance de la banque centrale et à arriver ses normes de gestion aux standards internationaux, et les recommandations du comité d’audit.
Pour conclure, le patron du conseil ministériel de l’Umac demande à Abaga Nchama de veiller à la bonne coopération monétaire avec les partenaires traditionnels, à l’encouragement et à la mobilisation de l’épargne disponible dans le cadre de l’effort d’unification de nos deux bourses. Vous serez également jugé sur la poursuite de la modernisation de nos moyens et systèmes de paiement pour les mettre au service de nos populations.
Le nouveau gouverneur, qui affichait la mine d’un homme qui prend la mesure immense de ses nouvelles responsabilités a gardé une mine grave tout au long de cette cérémonie où il était régulièrement applaudi. Et pour lui aussi, sa mission consiste pour le moment à exécuter scrupuleusement les missions précisées par les chefs d’États et le comité ministériel.
Scandales salvateurs
Lorsqu’à l’issue du conseil ministériel du 19 octobre au Gabon, le nouveau gouvernement d’Ali Bongo décidait de « rappeler le gouverneur de la Beac, monsieur Philibert Andzembe, en vue de son remplacement », le nouveau chef de l’Etat gabonais ne prévoyait pas la portée de son geste, qui allait conduire les chefs d’États de la région à revoir leurs méthodes de fonctionnement vis-à-vis de la Beac. Ainsi, la nomination de Lucas Abaga Nchama, en vertu du nouveau principe de rotation des postes entre les Etats, le 17 janvier dernier, a mis fin à un privilège accordé depuis 1973 au Gabon, aux termes du consensus de Fort-Lamy. Une remise à plat d’un vieux consensus, qui intervient pour corriger structurellement les dérives managériales et de gouvernance observées au sein des institutions financières sous régionales.
Chargée de réguler le système financier sous régional et de donner l’exemple en matière de gouvernance bancaire, la Beac se retrouve engluée dans des problèmes de détournements et des décisions hasardeuses. Pour le peu qu’on sait, la maison Beac couvrait des détournements grossiers à son bureau de paris. De 2004 à juillet 2008, 2400 chèques frauduleux ou suspects ont été émis, 38 virements suspects ont été effectués, 1298 retraits en liquide non reversés et non enregistrés dans les livres de caisse ont été effectués. Le butin de cette longue rapine est plantureux : 19 milliards de francs Cfa. Le scandale de ces détournements honteux perpétrés au bureau extérieur de Paris de la Beac a été révélé auprès de quelques initiés dès le début de l’année dernière. Ce qui laisse croire que bien d’autres affaires aussi scabreuses couvent au sein de la maison, et ne tarderont pas à éclater.
On s’aperçoit alors que derrière la tour rutilante d’Elig-Essono à Yaoundé, qui abrite les services centraux de la banque commune aux six États, se cachent bien des magouilles pas dignes de l’institution la plus en vue de la communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale. On s’étonne d’apprendre que des hommes dont le traitement est suffisamment généreux pour les mettre à l’abri des tentations se retrouvent à piocher dans la caisse pour améliorer un train de vie déjà envié. On s’aperçoit surtout, et c’est le plus effarant, que derrières les titres pompeux des hauts dirigeants de la banque centrale, on peine à trouver la compétence nécessaires lorsqu’il faut s’attaquer aux grands dossiers. On espère donc que la reforme en cours, et surtout l’arrivée d’un jeune de 49 ans, donnera une autre allure au management de la banque centrale en privilégiant la compétence.
Car pour le moment l’organigramme de la Beac est bourré de paradoxe. Un parfait ignare peut se retrouver à la tête d’une structure stratégique sans que son expérience lui permette toujours d’atteindre le niveau d’exigence professionnelle que l’on attend d’une Banque centrale. Une autre affaire témoigne de la faiblesse de l’ingénierie de certains agents de la banque centrale : celle des placements hasardeux effectués sur les places financières internationales et qui ont coûté 16 milliards de pertes à la sous région.
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